04 avril 2008
2011, l’odyssée de l’Europe de l’espace… ou son crépuscule
5, 4, 3, 2, 1… Arrimé. Le 3 avril, le cargo de ravitaillement Jules Verne (un ATV, Automated Transfer Vehicle) s’est accouplé à la Station spatiale internationale (ISS) à l’heure dite, sans bavure. Et sans pilote. Traduction: le consortium européen de l’Agence spatiale européenne (en anglais ESA) maîtrise désormais les rendez-vous automatisés au même titre, peut-être mieux, que les Américains et les Russes. Il est le ravitailleur en titre de cette curieuse humanité déléguée en orbite autour de la Terre à travers laquelle se relaient Russes, Américains, Français, Allemands, en attendant d’autres astronautes indiens ou chinois. Ce n’est pas une mince affaire: lancé par l’Ariane 5 ES d’Arianespace le 9 mars, le gros «bidon» (1) est bourré d’eau, de vivres, de matériel scientifique et d’ergols, histoire de faire les pleins de la Station. Il parachève par sa réussite l’immense effort d’une Agence spatiale européenne près de quatre fois moins financée que la Nasa américaine: l’ESA a collecté pour 2008 2,5 milliards d’euros de la part de ses 18 «membres», pour un budget global d’un peu plus de 3 milliards, quand l’Agence américaine mobiliserait pour la même année quelque 17,3 milliards de dollars – 11 milliards d’euros (2). Et pourtant, l’ESA connaît le handicap a priori des entreprises de consortium: pas moins de 18 États – membres ou non de l’Union européenne – ont réussi depuis 1973 à bâtir un immense projet ambitieux non dénué de tiraillements. Car dans le package deal qu’ont négocié à l’époque les trois principaux champions européens de l’espace, l’on trouvait une France experte des lanceurs – Arianespace –, une Allemagne orientée vers les vols habités, une Grande-Bretagne pragmatique axée sur les applications industrielles spatiales. Malgré tout, ou grâce à quoi, l’Europe spatiale s’est montrée innovante au possible en confiant à autant de sociétés privées ou de partenaires de premier plan la commercialisation de son excellence technologique: en France, Arianespace, mais aussi EADS-Astrium pour les systèmes spatiaux civils et militaires ou Thalès Alenia Space (ex-Alcatel Alenia Space), acteur majeur du marché des satellites.
Budget spatial français: que l’Europe l’allège!
«La France a vocation à participer à une grande aventure humaine.» Elle doit «démontrer sa compétence industrielle et scientifique.» En d’autres temps, on aurait pu attribuer ces mâles propos à Charles de Gaulle, initiateur de la conquête spatiale française. En l’occurrence, c’est Nicolas Sarkozy qui s’est ainsi exprimé le 11 février dans le saint des saints de l’excellence spatiale française, Kourou, en Guyane. Mais loin de jouer les Kennedy qui promit la Lune aux Américains, le président français s’est campé en gestionnaire prudent en évoquant une «stratégie […] réaliste au regard de nos moyens…» Adepte, désormais, des applications rentables, la France n’a décidément plus la tête dans les étoiles: plutôt un solide système de GPS européen – Galileo – que des vols habités. Plutôt des satellites d’observation (climat, surveillance) que la conquête de Mars. Un programme «Terre à Terre » inspiré par le souci du président de répartir un peu mieux l’effort budgétaire spatial, alors même qu’Arianespace, leader mondial des fusées (les lanceurs), affiche sa 5e année consécutive d’équilibre à 940 millions d’euros de chiffre d’affaires (3). En novembre 2008, pour la conférence des ministres européens dévolue à l’espace, c’est un Nicolas Sarkozy président de l’Europe qui plaidera pour un programme moins coûteux et mieux réparti. Mais pour rester n°1 mondial, ne faudra-t-il pas se montrer plus visionnaire, lors du même sommet fixé en 2011, pour qu’Arianespace et l’ESA gardent une chance de conserver leur statut de transporteur interplanétaire?
(1) «Bidon», c’est ainsi qu’à l’ESA à Toulouse, qui a piloté l’engin, on désigne volontiers ce «camion» de 10,3 mètres de long et 4,5 mètres de diamètre.
(2) Source Nasa.
(3) Les Ariane 5 ont satellisé 12 des 15 satellites commerciaux de télécoms mis en orbite. Arianespace «opère» pour les petites charges les lanceurs russes Soyuz.
L'expert: Alain Dupas, Consultant, spécialiste des politiques, des technologies et des programmes aérospatiaux
Quelle est la portée de l’arrimage de l’ATV?
Avant tout l’une des plus brillantes réussites de l’Agence spatiale européenne, client d’Arianespace. L’ATV est un véhicule très lourd, très complexe. Cet accostage automatique est unique au monde. Il consacre Ariane 5 comme meilleur lanceur, fruit d’une Europe innovante qui a su confier systématiquement à des sociétés privées la commercialisation de ses réussites technologiques. Arianespace pour les lanceurs, mais Eutelsat pour les satellites dès les années quatre-vingt, ou Eumestat pour les satellites de météorologie… Aujourd’hui, l’Europe s’est admirablement imposée avec des acteurs industriels comme EADS-Astrium et Thalès Alenia Space…
Est-ce la démonstration que l’option «navette» des Américains face au module de ravitaillement type ATV européen a pris un «coup dans l’aile»?
Il est certain que l’explosion de la navette américaine en 1986 a créé un concours de circonstances qui a permis à Arianespace d’imposer la technologie européenne de lanceur de cargos spatiaux. Il n’empêche qu’en dépit de l’impulsion gagnante donnée en 1986 par Hubert Curien, alors ministre de la Recherche, ex-patron du Cnes, on a abandonné en 1992 le concept du véhicule de transport Hermès que l’ATV Jules Verne restaure, mais tardivement, face à la disqualification du transport par navette.
La France, acteur majeur de l’Europe spatiale, appelle à la prudence dans les engagements financiers. L’ère des grandes visions européennes est-elle révolue?
Elle ne doit pas l’être. Les impulsions Curien ont produit leur effet 20 ans plus tard. Il faut absolument que la conférence au sommet de 2011 renouvelle les ambitions de 1987. L’Europe doit-elle revenir vers la Lune, comme les Américains? Vers Mars? Il faut étudier aujourd’hui le devenir de l’ATV tout à fait apte à transporter des astronautes. D’accord pour fêter les succès du présent, à condition de préparer le business à venir des industriels français, allemands et italiens…
Olivier Magnan
Budget spatial français: que l’Europe l’allège!
«La France a vocation à participer à une grande aventure humaine.» Elle doit «démontrer sa compétence industrielle et scientifique.» En d’autres temps, on aurait pu attribuer ces mâles propos à Charles de Gaulle, initiateur de la conquête spatiale française. En l’occurrence, c’est Nicolas Sarkozy qui s’est ainsi exprimé le 11 février dans le saint des saints de l’excellence spatiale française, Kourou, en Guyane. Mais loin de jouer les Kennedy qui promit la Lune aux Américains, le président français s’est campé en gestionnaire prudent en évoquant une «stratégie […] réaliste au regard de nos moyens…» Adepte, désormais, des applications rentables, la France n’a décidément plus la tête dans les étoiles: plutôt un solide système de GPS européen – Galileo – que des vols habités. Plutôt des satellites d’observation (climat, surveillance) que la conquête de Mars. Un programme «Terre à Terre » inspiré par le souci du président de répartir un peu mieux l’effort budgétaire spatial, alors même qu’Arianespace, leader mondial des fusées (les lanceurs), affiche sa 5e année consécutive d’équilibre à 940 millions d’euros de chiffre d’affaires (3). En novembre 2008, pour la conférence des ministres européens dévolue à l’espace, c’est un Nicolas Sarkozy président de l’Europe qui plaidera pour un programme moins coûteux et mieux réparti. Mais pour rester n°1 mondial, ne faudra-t-il pas se montrer plus visionnaire, lors du même sommet fixé en 2011, pour qu’Arianespace et l’ESA gardent une chance de conserver leur statut de transporteur interplanétaire?
(1) «Bidon», c’est ainsi qu’à l’ESA à Toulouse, qui a piloté l’engin, on désigne volontiers ce «camion» de 10,3 mètres de long et 4,5 mètres de diamètre.
(2) Source Nasa.
(3) Les Ariane 5 ont satellisé 12 des 15 satellites commerciaux de télécoms mis en orbite. Arianespace «opère» pour les petites charges les lanceurs russes Soyuz.
L'expert: Alain Dupas, Consultant, spécialiste des politiques, des technologies et des programmes aérospatiaux
Quelle est la portée de l’arrimage de l’ATV?
Avant tout l’une des plus brillantes réussites de l’Agence spatiale européenne, client d’Arianespace. L’ATV est un véhicule très lourd, très complexe. Cet accostage automatique est unique au monde. Il consacre Ariane 5 comme meilleur lanceur, fruit d’une Europe innovante qui a su confier systématiquement à des sociétés privées la commercialisation de ses réussites technologiques. Arianespace pour les lanceurs, mais Eutelsat pour les satellites dès les années quatre-vingt, ou Eumestat pour les satellites de météorologie… Aujourd’hui, l’Europe s’est admirablement imposée avec des acteurs industriels comme EADS-Astrium et Thalès Alenia Space…
Est-ce la démonstration que l’option «navette» des Américains face au module de ravitaillement type ATV européen a pris un «coup dans l’aile»?
Il est certain que l’explosion de la navette américaine en 1986 a créé un concours de circonstances qui a permis à Arianespace d’imposer la technologie européenne de lanceur de cargos spatiaux. Il n’empêche qu’en dépit de l’impulsion gagnante donnée en 1986 par Hubert Curien, alors ministre de la Recherche, ex-patron du Cnes, on a abandonné en 1992 le concept du véhicule de transport Hermès que l’ATV Jules Verne restaure, mais tardivement, face à la disqualification du transport par navette.
La France, acteur majeur de l’Europe spatiale, appelle à la prudence dans les engagements financiers. L’ère des grandes visions européennes est-elle révolue?
Elle ne doit pas l’être. Les impulsions Curien ont produit leur effet 20 ans plus tard. Il faut absolument que la conférence au sommet de 2011 renouvelle les ambitions de 1987. L’Europe doit-elle revenir vers la Lune, comme les Américains? Vers Mars? Il faut étudier aujourd’hui le devenir de l’ATV tout à fait apte à transporter des astronautes. D’accord pour fêter les succès du présent, à condition de préparer le business à venir des industriels français, allemands et italiens…
Olivier Magnan














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