22 octobre 2007
Inde: sa tradition sauve sa modernité
9 % de croissance par an! l’Inde n’a rien à envier à son voisin chinois. Ni côté démographie: l’Inde comptait un milliard d’habitants en 2000. À raison de 17 millions de personnes en plus chaque année, elle devrait rattraper la Chine aux environs de 2035 avec 1,41 milliard d’habitants. Reste que le modèle de développement de l’Inde, totalement inédit, n’a rien à voir avec celui, plus classique, de sa grande rivale, fondé sur une industrialisation rapide. « L’Inde a une mauvaise compétitivité industrielle et des infrastructures très limitées… Consciente de ses handicaps, elle a misé sur une autre voie pour s’insérer dans le commerce international. Elle s’est spécialisée directement dans les services à haute valeur ajoutée. Elle est ainsi devenue le premier exportateur mondial de services informatiques grâce à une main-d’œuvre très qualifiée et peu chère » analyse Ève Charrin, journaliste, auteure de L’Inde à l’assaut du monde (1). Chaque année, près de 3 millions de diplômés sortent des universités indiennes dont 300 000 ingénieurs. Accenture, géant du conseil et des services informatiques, emploie 30 000 personnes en Inde. IBM, 53 000. Mais le secteur des hautes technologies est loin de concerner tout le pays. « L’Inde possède deux visages, décrit Ève Charrin qui a vécu 3 ans en Inde. Ces multinationales sont des îles au milieu d’un océan de pauvreté. Seuls 50 millions d’Indiens, sur 1 milliard, sont éduqués et anglophones. Et la pauvreté ne diminue pas aussi vite que la croissance progresse… Cette envolée économique bénéficie surtout aux plus riches, elle peine à atteindre les populations rurales. Globalement, seuls 5 ou 6 % de la population constitue “la middle class”, l’élite ».
L’insertion du sous-continent* dans la mondialisation s’accélère depuis le début de la décennie, avec des ambitions internationales désormais affichées par les groupes indiens. C’est au prix d’importants déséquilibres. Notre mentor, Ève Charrin, souffle le chaud et le froid: « L’Inde est à la fois une grande puissance économique et un pays pauvre. Ce qui n’a rien d’incompatible. Avec un taux de croissance de plus de 9 % par an, le territoire compte pourtant 300 millions de pauvres, vivant avec moins d’un dollar par jour. » Les Nations Unies dénombrent effectivement 350 millions d’analphabètes. Avec 300 millions de citadins, c’est le pays à la population urbaine la plus importante du monde après la Chine: les bidonvilles regroupent plus d’un quart de ces sacrifiés de la croissance. Autre paradoxe: l’Inde est la 11e économie mondiale au 127e rang sur l’échelle de l’Indice de développement humain (IDH), derrière la Namibie et devant le Botswana.
Notre observatrice de cette société à deux vitesses ne minimise pas les réels dangers d’effondrement: « Ces inégalités engendrent des problèmes tout d’abord politiques car l’Inde est une démocratie. Le gouvernement tente donc de rendre la croissance plus inclusive, moins inégalitaire… En outre, la nation indienne est victime de son succès. La rareté de la main-d’œuvre qualifiée entraîne un turn over et une montée des salaires. Du coup, la compétitivité indienne en pâtit. Autre danger: la rébellion larvée des laissés pour compte de la croissance. Reste que l’Inde risque moins l’explosion que la Chine: de nombreuses “soupapes” liées à la démocratie et à la culture indienne l’en préservent. Le système des castes crée une acceptation de cette croissance élitiste… Et le gouvernement met en place des initiatives positives comme par exemple un système de quotas pour les basses castes dans le public. » Paradoxalement, c’est parce que l’Inde moderne est restée dans un schéma traditionnel qu’elle est en train d’assurer son futur…
(1) Payot, 2007
* Sous-continent: cette façon de désigner l’Inde est l’héritière d’une particularité géologique: celle d’une subdivision séparée du continent (l’Asie) par une chaîne de montagne ou des plaques tectoniques.
L’expert: Jean-Luc Racine, directeur de recherche au CNRS, Centre d’Études de l’Inde et de l’Asie du Sud
de l’EHESS.
Dans quel contexte économique a été prononcée l’indépendance le 15 août 1947?
Si la colonisation britannique a apporté de nombreux équipements et infrastructures comme un réseau ferroviaire, elle a surtout exploité les ressources indiennes au profit de sa propre industrialisation. À tel point qu’en 1943, l’État du Bengale a connu une très grande famine, une des dernières. Au moment de l’indépendance, il a fallu reconstruire toute l’économie du pays.
60 ans après, l’heure est au bilan…
Au regard des chiffres, il est plutôt positif. De nombreuses réformes sont passées par là pour y arriver. Tout a commencé lorsque Jawaharlal Nehru était Premier ministre, de 1947 à 1964. Il a fait le choix d’une économie mixte et protégée par des barrières douanières, et il a mis en place la « Révolution verte » qui a modernisé l’agriculture et sorti l’Inde de la famine. Mais à côté de réussites incontestables, sa stratégie a tellement bureaucratisé le pays qu’au cours de la décennie 1980, la situation a été jugée intenable et le protectionnisme abandonné. D’autres réformes dans ce sens ont ensuite été mises en place de façon très progressive et mesurée par le premier ministre Manmohan Singh dans les années 1990. Si elles ont pris du temps, elles ont fait de l’Inde ce qu’elle est aujourd’hui.
Quels défis doit aujourd’hui relever le sous-continent?
Si le décollage économique est incontestable, il ne suffit pas pour résoudre la grande question de la pauvreté et de l’emploi. L’Inde doit aussi améliorer ses infrastructures et résoudre son problème énergétique car, tout comme la Chine, elle doit importer de plus en plus de pétrole pour nourrir sa croissance. Et les effets sur l’environnement se font déjà sentir…
SANDRINE ALLONIER
L’insertion du sous-continent* dans la mondialisation s’accélère depuis le début de la décennie, avec des ambitions internationales désormais affichées par les groupes indiens. C’est au prix d’importants déséquilibres. Notre mentor, Ève Charrin, souffle le chaud et le froid: « L’Inde est à la fois une grande puissance économique et un pays pauvre. Ce qui n’a rien d’incompatible. Avec un taux de croissance de plus de 9 % par an, le territoire compte pourtant 300 millions de pauvres, vivant avec moins d’un dollar par jour. » Les Nations Unies dénombrent effectivement 350 millions d’analphabètes. Avec 300 millions de citadins, c’est le pays à la population urbaine la plus importante du monde après la Chine: les bidonvilles regroupent plus d’un quart de ces sacrifiés de la croissance. Autre paradoxe: l’Inde est la 11e économie mondiale au 127e rang sur l’échelle de l’Indice de développement humain (IDH), derrière la Namibie et devant le Botswana.
Notre observatrice de cette société à deux vitesses ne minimise pas les réels dangers d’effondrement: « Ces inégalités engendrent des problèmes tout d’abord politiques car l’Inde est une démocratie. Le gouvernement tente donc de rendre la croissance plus inclusive, moins inégalitaire… En outre, la nation indienne est victime de son succès. La rareté de la main-d’œuvre qualifiée entraîne un turn over et une montée des salaires. Du coup, la compétitivité indienne en pâtit. Autre danger: la rébellion larvée des laissés pour compte de la croissance. Reste que l’Inde risque moins l’explosion que la Chine: de nombreuses “soupapes” liées à la démocratie et à la culture indienne l’en préservent. Le système des castes crée une acceptation de cette croissance élitiste… Et le gouvernement met en place des initiatives positives comme par exemple un système de quotas pour les basses castes dans le public. » Paradoxalement, c’est parce que l’Inde moderne est restée dans un schéma traditionnel qu’elle est en train d’assurer son futur…
(1) Payot, 2007
* Sous-continent: cette façon de désigner l’Inde est l’héritière d’une particularité géologique: celle d’une subdivision séparée du continent (l’Asie) par une chaîne de montagne ou des plaques tectoniques.
L’expert: Jean-Luc Racine, directeur de recherche au CNRS, Centre d’Études de l’Inde et de l’Asie du Sud
de l’EHESS.
Dans quel contexte économique a été prononcée l’indépendance le 15 août 1947?
Si la colonisation britannique a apporté de nombreux équipements et infrastructures comme un réseau ferroviaire, elle a surtout exploité les ressources indiennes au profit de sa propre industrialisation. À tel point qu’en 1943, l’État du Bengale a connu une très grande famine, une des dernières. Au moment de l’indépendance, il a fallu reconstruire toute l’économie du pays.
60 ans après, l’heure est au bilan…
Au regard des chiffres, il est plutôt positif. De nombreuses réformes sont passées par là pour y arriver. Tout a commencé lorsque Jawaharlal Nehru était Premier ministre, de 1947 à 1964. Il a fait le choix d’une économie mixte et protégée par des barrières douanières, et il a mis en place la « Révolution verte » qui a modernisé l’agriculture et sorti l’Inde de la famine. Mais à côté de réussites incontestables, sa stratégie a tellement bureaucratisé le pays qu’au cours de la décennie 1980, la situation a été jugée intenable et le protectionnisme abandonné. D’autres réformes dans ce sens ont ensuite été mises en place de façon très progressive et mesurée par le premier ministre Manmohan Singh dans les années 1990. Si elles ont pris du temps, elles ont fait de l’Inde ce qu’elle est aujourd’hui.
Quels défis doit aujourd’hui relever le sous-continent?
Si le décollage économique est incontestable, il ne suffit pas pour résoudre la grande question de la pauvreté et de l’emploi. L’Inde doit aussi améliorer ses infrastructures et résoudre son problème énergétique car, tout comme la Chine, elle doit importer de plus en plus de pétrole pour nourrir sa croissance. Et les effets sur l’environnement se font déjà sentir…
SANDRINE ALLONIER













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